Le Liberté La saison

Zineb Sedira

Hall du théâtre

Entrée libre

La Maison de ma mère
« Le blanc ? Pour moi c’est la couleur de l’Algérie, le blanc de l’Algérie, Alger la blanche... » Le blanc est omniprésent dans la maison maternelle – broderies, voilages, coussins, vêtements. Le blanc des cérémonies et des rituels. Couleur teintée de nostalgie, c’est aussi le blanc du vide de la maison, que pleure la mère puisque les enfants vivent ailleurs et ne reviendront pas. Le blanc traduit alors l’absence. […] Comme pour Assia Djebar dans Le Blanc de l’Algérie, la parole des sans nom balayés par l’Histoire, en même temps que l’affirmation digne de vies simples vécues héroïquement, opèrent en quelque sorte un rituel de sépulture symbolique des morts, en réparation de la douleur de vies déchirées. […]
Mais ce blanc est aussi un espace de réparation et de création, l’espace interstitiel où se révèle ce que l’on ne peut pas toujours nommer. Cet espace magique qui est celui de la création et du mystère de tout individu.
Marie-Christine Press, extrait de Zineb Sedira : L’art de traduire le conflit

Mother Daughter and I, plus qu’un travail sur la maternité, cette œuvre interroge d’avantage la filiation matrilinéaire, la transmission. Ainsi dans la série de portraits photographiques Mother, Daughter and I, l’artiste se met en scène avec sa mère, puis avec sa fille et enfin sa mère et sa fille. Ces images de mère et fille, s’inscrivent dans une longue tradition de l’autoportrait dans l’histoire de l’art des artistes femmes. En effet, l’autoportrait avec sa fille, nous rappelle le Portrait de l’artiste et de sa fille (1785), de l’artiste peintre Élisabeth Vigée-Lebrun qui se présente à la fois en mère épanouie et en artiste accomplie. Cette question de la maternité et de la création est aussi une des préoccupations des artistes féministes de la deuxième vague. Par exemple, lors du Salon de mai 1968, l’artiste d’origine brésilienne Léa Lublin, expose son fils dans son berceau, comme étant son œuvre : la procréation devient création. Durant les heures d’ouverture, l’artiste berce, nourrit, change son fils, brouillant la frontière entre privé et public. Zineb Sedira explore plus particulièrement la filiation matrilinéaire dans ses portraits qui sont accompagnés des photos des mains des protagonistes. Ces dernières mettent en exergue la complicité, la tendresse, qui unit l’artiste à sa mère et l’artiste à sa fille, mais aussi la gêne et la distance entre la fille et la mère de l’artiste, qui n’ont aucun échange, que ce soit au niveau du corps, à travers les mains, ou à travers le regard. Toutes deux regardent en direction de l’objectif, à savoir Zineb Sedira, qui est le lien entre elles. Dans le triptyque vidéo Mother Tongue (2002), c’est à travers la langue que l’artiste rend palpable cette distance.

Mother Tongue se compose d’un triptyque vidéo dans lequel Zineb Sedira interroge les relations entre elle-même, sa mère et sa fille, en introduisant les paramètres du langage comme formes premières de la communication. Le dispositif donne à voir, à travers différentes générations, la transmission orale de la mémoire familiale. Filmés de façon épurée, les personnages se détachent sur un fond neutre, dans de courtes scènes où l’artiste avec sa mère, puis avec sa fille, et, enfin, sa mère et sa fille se retrouvent en duo pour échanger très simplement quelques paroles évoquant sur le ton d’une conversation quotidienne des souvenirs d’enfance. Dans la première vidéo, intitulée Mother and I (France), Zineb Sedira interroge sa mère sur son passé. Elle la questionne en français et sa mère lui répond en arabe. Les questions posées par Zineb Sedira concernent une époque pas si lointaine, qui pourtant semble s’être éloignée de sa mémoire. Le spectateur qui ne connaît pas l’arabe ne comprend pas les réponses. L’enchaînement du dialogue permet néanmoins de deviner, paradoxalement, ce que la mère répond en arabe. Dans la seconde vidéo, Daughter and I (England), Zineb Sedira continue de parler le français, tandis que sa fille l’interroge en anglais. On sait que Zineb Sedira comprend ce que sa fille lui demande, puisqu’elle lui répond, mais le spectateur peut douter que celle-ci saisisse ce qui lui est dit. La troisième vidéo, Grandmother and Granddaugther (Algeria), présente la grand-mère, à droite, et la petite-fille, à gauche. La vieille dame commence à l’interroger en arabe ; la fillette ne répond pas, elle regarde vers le bas. Pendant quelques instants, le dialogue flotte, inexistant, l’enfant ne répondant à aucune question. La grand-mère sourit, révélant une grande solitude. L’une et l’autre prononcent respectivement quelques mots en anglais ou en arabe, mais sans se comprendre. Elles regardent toutes les deux en direction de la caméra, à la recherche d’un interprète. On saisit alors la justesse avec laquelle Zineb Sedira analyse les relations déterminées par le langage. La signification de l’œuvre ne repose pas seulement sur les mots eux-mêmes et le contenu du discours, mais davantage sur les modes de communication. La grand-mère continue de sourire, mais des moments d’absence fréquents se peignent sur les deux visages. Le silence n’en est que plus audible. Les questions restant sans réponse, le passé de la grand-mère apparaît comme le plus lointain, le plus inaccessible. La distance historique éloigne aussi le sens de la langue et fait remonter l’arabe à ses origines ancestrales : celles qui existaient bien avant que la grand-mère ne parte pour la France, bien avant le retour vers le pays, et bien avant la rencontre avec sa petite-fille en Algérie. Avec rigueur et simplicité, Zineb Sedira présente le croisement des cultures auxquelles elle appartient et qui sont à l’origine de son identité multiple. La mémoire de la langue maternelle devient, dans le travail de l’artiste, une traduction à créer, un espace à reconstruire et une temporalité à vivre au présent. 

En partenariat avec le festival Photomed

Depuis quinze ans, Zineb Sedira a enrichi le débat autour des concepts du modernisme, de la modernité et de ses manifestations. Elle a également sensibilisé à l’expression artistique contemporaine en Afrique du Nord. Elle a trouvé l’inspiration d’abord dans la recherche de son identité de femme avec une géographie personnelle singulière. Partant de ces préoccupations autobiographiques, elle a progressivement déplacé son intérêt vers des idées universelles sur la mobilité, la mémoire et la transmission. Fascinée par la relation mère-fille, sa vidéo Mother Tongue (2002), représente trois générations de femmes et soulève les questions de la transmission dans un monde globalisé. Zineb Sedira a également abordé les questions géographiques et environnementales, entre passé et avenir. Utilisant portraits, paysages, langues et archives, elle a développé un vocabulaire polyphonique, allant de la fiction au documentaire ou à des formes plus poétiques et lyriques. Zineb Sedira s’exprime dans l’installation, la photographie, le cinéma, la vidéo et, aujourd’hui, la fabrication d’objets. Préserver et transmettre les souvenirs du passé pour laisser un héritage à l’avenir a souvent été au coeur du travail de Zineb Sedira.
Zineb Sedira est née en France en 1963 de parents immigrés algériens et vit actuellement à Londres. Ses parents, deux résistants et militants pour l’indépendance de l’Algérie, ont migré de la province de Bordj Bou Arreridj vers Gennevilliers en 1961. C’est après avoir grandi en France que Zineb Sedira part faire ses études d’art en Angleterre en 1986, commence à y travailler puis finalement s’y installe. Elle se consacre à la photographie, à la vidéo et réalise plusieurs installations, toujours autour de la complexité et de l’ambiguïté de l’identité individuelle.
Ces différentes formes servent un propos sur la famille, la migration. Ses vidéos et ses photographies, sont des œuvres de témoignage qui constituent un récit captivant au sein duquel elle explore des thèmes complexes liés à la mobilité, la mémoire, la transmission intergénérationnelle et le langage. La multiplicité de ses origines se retrouve dans le format même de ses œuvres, souvent en forme de triptyque, désignant les trois lieux, trois langues, trois générations qui font partie de son identité et celle de sa famille. C’est après la naissance de sa première fille en 1991 qu’elle a commencé à réfléchir sur les concepts de l’histoire orale et la transmission de la culture et des traditions. Ses œuvres reflètent l’exploration de son rôle dans cette transmission des histoires et des origines culturelles à travers les générations. Zineb Sedira a été présentée dans de nombreuses expositions personnelles et collectives à travers le monde. En 2001 elle a exposé à la Biennale de Venise qui lui a valu une reconnaissance internationale, puis en 2002 au centre Pompidou à Paris et à Hayward Gallery à Londres, mais aussi des expositions à travers l’Europe ainsi qu’à Alger, au Qatar, en Corée du Sud, ou encore aux États-Unis. Ses œuvres sont aussi incluses dans de nombreuses collections publiques et privées, notamment à la Tate Britain, le Musée d’Art Moderne de Paris, ou encore le Victoria and Albert Museum. Elle est aussi la fondatrice de Aria (résidence d’artistes à Alger), programme qui vise à soutenir la croissance de l’art contemporain en Algérie. Zineb Sedira travaille aujourd’hui entre Londres et Alger.

SITE INTERNET

Zineb Sedira
consulter

Festival Photomed
consulter